La romancière Clémentine Beauvais devant des élèves et des étudiants de classe préparatoire littéraire de Périgueux
Le mercredi 4 juin 2026, la romancière, essayiste et enseignante-chercheuse Clémentine Beauvais est venue au lycée Bertran-de-Born répondre à l’invitation des étudiants d’hypokhâgne et de khâgne, ainsi que d’élèves issus de classes de première STMG ou de terminale HLP des lycées Laure-Gatet, Jay-de-Beaufort et Bertran-de-Born. L’objet de cette rencontre : son unique roman pour adultes, Décomposée (publié chez l’Iconoclaste en 2021). C’était donc la première fois que cette autrice, habituée à des publics plus jeunes, rencontrait des étudiants de CPGE. Une rencontre sous le signe de l’humour et de la bonne humeur, qui n’a pas manqué de séduire l’auditoire tout autant que de le faire réfléchir à des questions littéraires et sociétales que nous avons plutôt l’habitude d’aborder, en cours, avec des auteurs… un peu moins vivants !


Les élèves et les étudiants, qui avaient tous lu et étudié Décomposée, avec leurs professeurs de français ou de lettres modernes, ont pu poser de nombreuses questions à l’autrice. Les paragraphes ci-dessous vous proposent une synthèse de quelques-unes des réponses fournies par leur invitée à ces questions, lors des deux heures d’entretien qu’elle leur a accordées.
Retour sur un parcours et sur une expérience
Un parcours construit dans la durée et guidé par le cœur
Une lectrice avant tout
Lorsqu’on lui demande quels livres ont accompagné son enfance, elle cite spontanément Fantomette et Fifi Brindacier, deux séries dont les héroïnes lui ont transmis le goût de l’aventure, de la fantaisie et de la liberté.
Son activité d’écrivaine
Lorsqu’elle mène un projet d’écriture nouveau, Clémentine Beauvais écrit généralement deux à trois heures par jour, car cet exercice, hautement exigeant, est particulièrement éprouvant. Après avoir déposé ses enfants à l’école, elle s’installe souvent dans un café pour travailler à l’écriture, qui n’est jamais qu’une partie de ses tâches d’autrice : elle doit aussi consacrer une partie de ses journées à des tâches administratives liées à cette activité. L’écriture se concentre généralement sur quelques mois, suivis d’un long travail de relecture. Décomposée fait cependant figure d’exception : « c’est, dit-elle, le roman que j’ai écrit le plus vite ».
Bien que Décomposée soit destiné à un public adulte, Clémentine Beauvais continue à se définir comme une autrice de littérature jeunesse. Elle revendique pleinement cette appartenance et refuse toute hiérarchie implicite entre les catégories de romans : la littérature jeunesse n’est pas, à ses yeux, une littérature mineure ; elle entend continuer à militer en sa faveur.
Une traductrice
Au cours de l’entretien, elle a également évoqué son activité de traductrice littéraire. Traduisant de l’anglais vers le français, elle définit la traduction comme « l’écriture d’une lecture ». Pour elle, traduire consiste à prendre une infinité de décisions afin de recréer les effets produits par le texte original. Évoquant Jane Austen, dont elle a traduit Emma, elle explique avoir cherché à restituer son humour et sa vivacité. Derrière des choix qui paraissent anodins — traduire I don’t know par « je ne sais pas » plutôt que par une formule plus archaïque, plus littéraire ou plus moderne (« je ne sais », « je ne sais point », « j’en sais rien »…), choisir le tutoiement ou le vouvoiement pour rendre une relation de proximité —, il faut bien percevoir ce qu’elle appelle « une série de décisions » qui façonnent progressivement la traduction.
Devenir auteur, être auteur
Publier un premier livre ne suffit pas nécessairement à ouvrir les portes du monde éditorial. Clémentine Beauvais insiste sur ce point, à propos de ses premières publications dans des maisons indépendantes : « Le fait d’être publié ne change rien », résume-t-elle. Comme beaucoup d’auteurs débutants, elle a dû continuer d’envoyer ses manuscrits à de nombreuses maisons d’édition, sans être sollicitée par ces dernières. Une première étape importante est franchie avec la publication de La Pouilleuse chez Sarbacane ; en fait, c’est surtout le succès commercial des Petites Reines qui marque un véritable tournant. Dès lors, d’autres éditeurs commencent à lui proposer des contrats.



Ce parcours permet à Clémentine Beauvais de rappeler une réalité souvent ignorée du grand public : la plupart des écrivains vivent difficilement de leurs seuls droits d’auteur et sont contraints d’avoir une autre activité rémunérée. Elle nuance néanmoins ce propos : dans le domaine de la littérature jeunesse, il est possible de construire une carrière sans pour autant connaître des ventes exceptionnelles, grâce aux nombreuses rencontres organisées avec les lecteurs, en particulier grâce à celles qu’organisent les écoles et les CDI (le travail effectué par les syndicats des auteurs permet qu’une journée d’intervention auprès d’enfants ou d’adolescents rapporte presque autant que l’à-valoir versé par l’éditeur pour un livre comme Décomposée).
L’autrice a également expliqué le fonctionnement économique de l’édition. Dans le cadre de l’édition à compte d’éditeur, c’est la maison d’édition qui finance la publication et verse à l’auteur un à-valoir sur les ventes futures. Elle met en garde contre certaines formes d’édition à compte d’auteur, qui demandent une participation financière sans offrir de réelles garanties en retour.
Du point de vue du fonctionnement idéologique de l’édition, elle précise que, pour sa part, elle n’a jamais ressenti de pression de la part de ses éditeurs.
Conseils pour ceux qui veulent écrire ou travailler dans le milieu de l’édition
Interrogée sur les conseils qu’elle donnerait aux jeunes auteurs, Clémentine Beauvais insiste d’abord sur une difficulté fondamentale : terminer un projet. Selon elle, commencer un texte est relativement facile ; les idées affluent souvent en grand nombre et l’enthousiasme est à son comble. En revanche, mener une œuvre jusqu’à son terme demande une discipline particulière.
Pour cette raison, elle recommande de ne pas se lancer immédiatement dans de vastes projets romanesques. Mieux vaut privilégier des formes courtes et variées : nouvelles, récits brefs ou novellas. « La nouvelle n’est pas un sous-genre », affirme-t-elle ; elle constitue au contraire « un champ d’expérimentation » particulièrement fécond. Ces formats permettent d’explorer différentes voix narratives, différents styles et différentes structures tout en acquérant l’habitude essentielle d’achever ce que l’on entreprend. Il est important, selon elle, d’expérimenter beaucoup pour trouver sa voie et se garder de la pratique délétère qui consiste à reproduire sans cesse les mêmes procédés narratifs, issus des lectures qu’on a pu pratiquer.
Son expérience dans le monde de l’édition l’a aussi conduite à formuler un autre conseil : ne pas se contenter de fréquenter les classiques, mais lire aussi la littérature contemporaine. Elle observe que certains auteurs débutants connaissent admirablement les classiques, mais se contentent, plus ou moins volontairement, de chercher à les imiter. Or, un tel projet aboutit souvent à produire un décalque imparfait de modèles déjà consacrés. « On n’a pas envie de relire un Baudelaire ou une Colette », même s’il n’est pas moins réussi que l’original — ce qui n’est pas fréquent. Pour écrire aujourd’hui, il est donc nécessaire de savoir ce qui s’écrit aujourd’hui, afin de proposer une œuvre personnelle, originale et ancrée dans son époque.
Enfin, à ceux qui souhaiteraient découvrir les métiers du livre à travers un stage, elle recommande les maisons d’édition indépendantes. Leur taille permet généralement d’observer l’ensemble de la chaîne éditoriale : les échanges avec les auteurs, la recherche de subventions, les relations avec les diffuseurs et les distributeurs, ou encore le travail de promotion des ouvrages.
Le roman Décomposée : dans les pas de Baudelaire
Répondre à Baudelaire
Du choc déclencheur…
Le projet de Décomposée remonte à une époque bien antérieure à son écriture et à sa publication. Clémentine Beauvais raconte que l’idée lui est venue alors qu’elle était encore lycéenne, en première, lorsque sa professeur faisait étudier à sa classe Les Fleurs du mal. Un poème l’a particulièrement marquée : « Une Charogne ». Elle se souvient avoir « halluciné » à sa lecture, notamment par la conclusion, dans laquelle Baudelaire rappelle à sa bien-aimée qu’elle deviendra un jour semblable à la carcasse en décomposition observée au cours de leur promenade :
— Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
À cette horrible infection,
Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !
Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.
Cette fin lui paraît d’autant plus frappante qu’elle intervient dans un contexte amoureux. C’est une forme de « goujaterie poétique » qui lui rappelle d’autres textes célèbres, comme les « Stances à Marquise » de Corneille :
Marquise, si mon visage
A quelques traits un peu vieux,
Souvenez-vous qu’à mon âge
Vous ne vaudrez guère mieux.
Très tôt naît alors une envie : écrire une réponse à Baudelaire, en alexandrins rimés, celle que la muse de Charles (Jeanne Duval ?) aurait pu formuler.
… au projet poético-romanesque
Le projet reste longtemps à l’état d’idée… jusqu’à ce que, près de seize ans plus tard, un appel de la poétesse Cécile Coulon, qui lançait alors la collection « Iconopop » chez L’Iconoclaste, permette que le projet prenne réellement forme.
Il évolue alors : il ne s’agit plus simplement d’écrire une réponse. L’ambition devient celle d’un véritable « thriller poétique » : imaginer qu’une femme en décomposition, la charogne baudelairienne, cherche à comprendre ce qui lui est arrivé. De cette idée naît le personnage de Grâce, dont l’enquête croise peu à peu celle de Jeanne Duval.
« Ce n’était pas Baudelaire, le projet ; c’était ce poème précis. » Clémentine Beauvais refuse l’idée d’un procès intenté au poète. Son intérêt porte moins sur l’homme que sur le texte, même si elle reconnaît que la figure de Baudelaire l’a beaucoup plus intéressée que celle d’autres écrivains (elle a souvent visité sa tombe lorsqu’elle vivait à Paris et observé avec curiosité les petits mots que ses admirateurs contemporains déposent là). Cette figure du XIXe siècle lui apparaît comme trop complexe pour que le projet de se focaliser sur son sexisme, caractéristique de son époque, ne soit pas excessivement réducteur.
Cette position explique sans doute la tonalité du roman. Elle revendique volontiers une forme de rapport « potache » aux œuvres du passé : une manière de jouer avec elles, entre respect sacralisant et irrévérence. « Quand on est grand lecteur, on est habités par des voix d’hommes blancs morts », remarque-t-elle avec humour. Face à cet héritage, deux solutions existent selon elle : le rejet ou le jeu. Décomposée choisit résolument la seconde voie.
Quand la forme fait partie du sens
Si Décomposée surprend, c’est d’abord par ses choix formels. Clémentine Beauvais insiste sur l’importance de la mise en page dans son travail : elle constitue un outil narratif, émotionnel et sémantique à part entière. À propos du lecteur, elle précise : « Ce que fait l’œil sur la page est super important ! » Elle prend alors l’exemple des espaces longs qui séparent deux mots dans de nombreux vers : ils ne sont jamais décoratifs, mais constituent de véritables silences (des hésitations, des réticences), capables de remplacer des expressions entières, avec plus de force que n’en aurait un adverbe, par exemple. L’expérience acquise avec son précédent roman Songe à la douceur, qui avait nécessité dix-sept versions imprimées avant que la mise en page lui convienne, a conduit l’autrice à écrire directement Décomposée dans un format proche de celui du livre publié, pour faciliter le travail de l’éditeur et éviter les mauvaises surprises. Cette attention visuelle s’inscrit pleinement, d’ailleurs, dans l’esprit de la collection « Iconopop », fondée sur la rencontre entre un texte et des images.
Cette réflexion sur la forme se retrouve également dans le choix du vers libre. La romancière explique avoir conservé une sensibilité au rythme de l’alexandrin (un lecteur attentif au rythme repérera facilement de nombreux alexandrins blancs) tout en refusant les contraintes de la versification traditionnelle. Il s’agit, dit-elle, d”«écrire au feeling, mais pas complètement quand même ». Le vers libre lui permet surtout de faire confiance au lecteur.
Clémentine Beauvais insiste sur la nécessité d’une cohérence profonde entre le fond et la forme. Selon elle, il doit exister une « raison organique » au recours au vers libre. Dans Décomposée, cette nécessité découle directement du sujet : un corps qui se défait, une enquête fragmentée, une réécriture contemporaine d’un poème de Baudelaire.
La même logique préside à l’hybridation entre roman et théâtre. « J’adore les dialogues », reconnaît-elle. Ceux-ci se sont imposés naturellement au cours de l’écriture. La forme dramatique offre également davantage de liberté au lecteur : sans didascalies ni indications psychologiques, chacun est libre d’imaginer les intonations et les émotions des personnages. L’oralité du dialogue s’accorde, par ailleurs, particulièrement bien avec l’écriture en vers.
Plus largement, Clémentine Beauvais revendique un goût marqué pour les œuvres qui mettent en évidence « l’artificialité de la littérature ». Admiratrice de l’Oulipo, elle apprécie les textes qui assument leurs contraintes et leurs partis pris formels. Pour elle, « l’essence du littéraire », c’est précisément la capacité à prendre le langage, à le réorganiser et à produire du sens par cette transformation même. Les métaphores et les images occupent ainsi une place centrale dans son écriture : elles constituent l’un des moyens privilégiés de renouveler notre perception du réel.
Cette importance accordée à la forme explique également sa conception du rôle de la littérature. Elle se montre réticente à l’idée qu’un roman doive transmettre un message explicite. Un auteur n’écrit pas parce qu’il aurait « un message à faire passer », affirme-t-elle. En fait, « la forme même est le message ». À la différence d’un essai, qui peut être résumé ou paraphrasé (donc réduit à son « message »), l’œuvre littéraire a un fonctionnement singulier : elle produit avant tout une « expérience singulière », dont la valeur réside précisément dans ce qui échappe au simple résumé.
Une œuvre féministe ?
Enfin, si le roman met en scène de nombreuses violences exercées contre les femmes, l’autrice refuse qu’on y voie une attaque contre les hommes. Le personnage de Camille, l’amant de Grâce, a été conçu comme l’incarnation d’un amour fondé sur le respect mutuel. Il représente ainsi la possibilité d’une relation hétérosexuelle apaisée, qui réduit les violences décrites dans le roman au fait d’une catégorie limitée de personnages masculins.
À travers cette réécriture audacieuse de Baudelaire, Clémentine Beauvais propose ainsi bien davantage qu’un simple hommage ou qu’une contestation. Décomposée apparaît comme un espace de dialogue, de jeu et d’invention, où la réflexion sur la littérature se confond avec l’expérience même de la lecture.
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Une envie de découvrir plus avant Clémentine Beauvais ? Voici ses ouvrages non littéraires :








