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Perspicacité et nouvelles perspectives : Le Transperceneige au cinéma

« À trop rêver du soleil, on en oublie les arbres » (Bong Joon-ho, Le Transperceneige, 2013).

Variations génériques et cinéphiles au CGR de Périgueux

La saison des sorties Cinéma suit son cours à Bertran-de-Born en partenariat avec l’association périgourdine d’Art et d’Essai Ciné-Cinéma. En septembre, c’est une soirée « western » qui a rassemblé les étudiants de notre CPGE littéraire — les spécialistes d’anglais d’Emmanuelle Grenereau et les spécialistes de cinéma de Nathalie Mauffrey — pour assister à la magistrale projection du chef d’œuvre du western italien Il était une fois dans l’Ouest de Sergio Leone. Ce poème épique pour les yeux et les oreilles a constitué un formidable hommage à Claudia Cardinale décédée le jour-même.

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Il était une fois dans l’Ouest, Sergio Leone

Janvier fut par la suite l’occasion de réunir les étudiants cinéphiles ou inscrits à l’option cinéma de Lettres supérieures pour une soirée ciné-auteur consacrée au maître du suspense, Alfred Hitchcock, autour du huis-clos pour spectateurs voyeurs Fenêtre sur cour. Ce jeudi 5 février 2026 nous a cette fois offert l’opportunité de varier les genres. Les étudiants des deux CPGE du lycée Bertran-de-Born (Lettres et Sciences) sont venus en nombre participer pour la deuxième année consécutive au Festival Science & Fiction « Les Mycéliades ».

Fenêtre sur cour, Alfred Hitchcock

Une fable écologique au seuil du neuvième art

Accompagnés de leurs professeurs de physique Alexis Drouard et de français-philosophie pour les uns, de cinéma pour les autres, Nathalie Mauffrey, les étudiants des CPGE Sciences et Lettres ont pu suivre la formidable épopée sur rail postapocalyptique Le Transperceneige (Snowpiercer, 2013) de Bong Joon-ho, adaptation filmique de la bande dessinée française de Jacques Lob et Jean-Marc Rochette. C’est cette perspective littéraire que le conférencier et critique Jérôme Vincent, spécialiste du genre, a privilégiée, pour présenter et analyser en salle avec le public cette fable écologique d’un cataclysme climatique qui oblige les survivants à se terrer dans un train très hiérarchisé roulant éternellement, depuis qu’une tentative de refroidir artificiellement le climat a plongé la planète dans une ère de glaciation.

Le train reconfigure artificiellement et à gros traits les affres du capitalisme et de ses luttes de classe, dont l’échelle des valeurs se mesure à l’éloignement des wagons de la locomotive en tête, « Machine sacrée » d’où ruisselle la glace qu’elle transforme en eau pour la survie de ses occupants et qui ménage des conditions matérielles privilégiées à sa tête au détriment des laissés-pour-compte à l’arrière.

Le Transperceneige, Bong Joon-ho (2013)
Le Transperceneige, Bong Joon-ho (2013)

Dans cette fable, chaque personnage joue bien le rôle qui lui est assigné, participant pour les uns à la « Grande Révolution de Curtis » (Chris Evans) désigné par tous comme guide et homme providentiel qui saura rétablir à la tête une justice sociale plus humaine, défendant pour les autres le respect d’un ordre au sein du train qui seul peut garantir leur survie, le tout au risque d’une caractérisation archétypale des personnages et d’une pensée « grand public » alimentée par une débauche d’effets spéciaux et une violence esthétisée, de sorte que ce conte social peut à ce titre être qualifié de « film à pop-corn ».

Pour une analyse filmique des films : la force motrice d’un regard averti

Point de pop-corn pour les étudiants de CPGE qui poursuivront en classe l’analyse de ce film en adoptant cette fois le point de vue plus oriental du cinéaste Bong Joon-ho et de son personnage inventé pour cette adaptation filmique, Nam-goong Min-soo (Song Kang-ho), drogué au kronol, qui, sachant et voyant, incarne dans ce train un nouvel héroïsme inattendu.

En considérant l’œuvre de cet immense cinéaste, ancien étudiant de sociologie avant d’intégrer l’Académie de Cinéma de Pusan en Corée du Sud, qui a signé d’autres satires sociales tout en nuance sur la monstruosité qui se loge en tout homme, qu’il soit professeur d’université, éditorialiste ou procureur d’élite (Incoherence, 1994), col blanc (White Man, 1994), inspecteur, fils ou mère (Mother, 2009), bon père de famille, certes un peu dépassé (The Host, 2006, et Parasite, 2019), il s’agira pour les étudiants de PCSI, dans le cadre de leur question au programme « les expériences de la nature », de s’interroger sur la dimension éthique d’une vision mécaniste de la nature et le point de vue à adopter, dans le sens de la marche d’un train qui la reconfigure au risque de l’oppression ou face à la fenêtre qui la met à distance tout en y donnant accès au risque de la vie.

« La Révolte des Sept », Le Transperceneige, Bong Joon-ho (2013)

Les étudiants d’hypokhâgne de l’option Cinéma se poseront les mêmes questions de regard et les difficultés à décrire l’image filmique, mouvante et mécanisée, d’un paysage qui sans cesse se dérobe. Car dans ce film, le véritable horizon est sans cesse interrogé, par la fable comme par la mise en scène. Dans le sens du train, l’horizon du commandement se rapproche, porte après porte, wagon après wagon, mais pour in fine se révéler identique à celui que l’on fuyait, dans une logique cyclique mortifère de répétition du même de cette machine autotélique qui ne cesse de tourner en rond. Par la fenêtre, l’horizon en mouvement est obstrué par la sinuosité des rails imposant de nouveau le train comme unique devenir, le relief des ruines industrielles, la vitesse du train ou l’épaisseur de la neige qui en file ou érode les contours.

Le Transperceneige, Bong Joon-ho (2013)

Le véritable horizon se cache, fuit ou se tord, mais par là-même devient matière sensible offerte à la plasticité de nos imaginaires. À chaque langage sa grammaire. À chaque art ses outils. Une bande dessinée n’est pas un film. Tels sont le pouvoir anamorphosant et la force politique du cinéma à travers ces dystopies de nous projeter et détourner le regard vers des horizons désormais maniables et plus désirables. Autant de nuances à savourer à même l’image, pop-corn posé, pour qui sait regarder et percer une neige trop aveuglante.