Mardi 9 décembre 2025, le théâtre de l’Odyssée a continué de ravir, avec son exceptionnelle programmation, les étudiants de classe préparatoire littéraire du lycée Bertran-de-Born, accompagnés de leurs professeurs de lettres modernes, de philosophie et de cinéma. Avec Monte Cristo, c’est cette fois un récit musical pour le moins atypique que le théâtre périgourdin nous a proposé : l’adaptation, conçue et mise en scène par Fanny Chériaux et Nicolas Bonneau de la compagnie La Volige, du très en vogue et immensément populaire roman d’Alexandre Dumas, porté par deux duos, voix et corps. Cette réécriture du récit de la vengeance d’Edmond Dantès injustement emprisonné et écrasé par les ambitions personnelles de rivaux jaloux, a rencontré un fort succès à la fois auprès du corps enseignant et du corps étudiant, par les libertés prises sur le texte de Dumas et par les audaces formelles.

Distance et immersion du plateau
Son décor minimaliste, réduit à des guindes serpentant au plafond quand elles ne viennent pas enserrer les corps, en regard d’un plateau jonché d’or, aurait pourtant pu faire craindre une proposition distanciant le public des aventures rocambolesques qui font pourtant le sel du chef-d’œuvre de Dumas. Seul un orchestre en marge, riche d’un piano, d’un accordéon, d’un violoncelle, de guitares, de percussions et de loops, laissait présager l’animation digne d’un chant épique. C’est d’ailleurs d’abord la voix, qui, seule en un souffle, lance le récit, puis une silhouette qui la relaie sortant au milieu d’un chaos de brume que tour à tour deux duos viendront habiter : Fanny Chériaux et Mathias Castagné au chant et derrière les instruments, et pour la narration et les dialogues de saynètes choisies pour leur capacité à camper un personnage en quelques gestes et quelques mots, Fanny Chériaux encore et Nicolas Bonneau.

Une réécriture engageante du roman de Dumas
L’essentiel de la narration est ainsi porté par le charismatique Nicolas Bonneau, qui a su utiliser son corps pour présenter et camper tout à la fois en majesté la Vengeance en haut-de-forme, et son bagou pour cacher les ellipses par un aparté didactique avec le public sur le texte de Dumas, le bonapartisme et la politique. Les femmes, toujours en marge chez Dumas, qu’elles soient mères, promises, orientales, lesbiennes ou criminelles, sont un peu réhabilitées : Fanny Chériaux, d’un jeu tout à la fois nuancé et puissant, poétique et politique, incarne avec justesse de nombreux personnages, masculins comme féminins, et même le narrateur, pour jeter un regard critique sur le héros. Mercedes n’est d’ailleurs ni une sirène charmeuse ni une Pénélope, plaintive mais infidèle et sans ruse, réduite au statut de femme aimée ; elle est une voix unifiant un récit kaléidoscopique qui s’efforce de faire briller chaque fragment retravaillé et poli du récit d’origine.

Une réception enthousiaste, mais nuancée
Car réduire à une heure quarante cette épopée est une gageure. Cette restriction a transformé le texte de Dumas en une véritable rhapsodie, fragmentant par la lumière et l’habillage sonore les différents morceaux choisis de cet immense patchwork, au risque parfois de la caricature des personnages. On regrette ainsi un comte, certes pluriel, mais trop lisse, sans ambiguïté, purgé in fine de sa rancœur qui assèche le cœur par un ultime plongeon dans la mer, pour asseoir un propos politique actualisé assez consensuel sur nos démocraties vacillantes et menacées par l’individualisme, cela pour rendre universel un récit qui l’était déjà. Quelle gageure poétique y a-t-il à enfoncer des portes ouvertes et surfer un peu facilement sur la vague du récent film à succès pour faire connaître le roman et ouvrir les salles à un public plus varié ? En ces temps de menace démocratique, ne faudrait-il pas au contraire, laisser toute sa place aux discours discordants, avec leurs nuances et leurs contradictions ? Ce sont de tels étonnements et de telles réserves qu’ont partagés étudiants et professeurs en sortant du théâtre et dans leur classe. Les plus érudits ont regretté de ne pas retrouver la superbe du texte original, qu’un rire sans panache ni virtuosité verbale n’a su remplacer, réactivant les sempiternelles antiennes contre les adaptations trop fidèles ou trop libres. D’autres, enfin, se sont agacés de voir reléguer les musiciens en marge du plateau au point qu’une seule partie du public a pu profiter de leurs performances.

© Frédéric Ferranti
Des arts pluriels au service du récit
En dépit de certaines facilités ou de ces quelques maladresses, on ne peut que vanter la dimension plurielle et polyphonique de cette fresque, qui a su habilement ouvrir les imaginaires comme l’horizon du plateau, avec certes une pédagogie un peu appuyée : l’apparente authenticité du film de famille du comédien, metteur en scène et producteur s’imaginant redécouvrir avec son fils la grotte de Monte-Cristo comme il espère faire connaître au public la richesse du roman de Dumas, ne convainc pas. En conservant néanmoins non le texte mais l’esprit du roman jusque dans sa dimension populaire, ce récit musical est parvenu à faire dialoguer entre eux, les générations et les arts : littérature, théâtre et musique mais aussi, dans un geste critique et burlesque, le cinéma. Quel plaisir de voir malmenée la scène du bal, si romanesque et tellement convenue, de toutes les adaptations filmiques réalisées que nos deux comédiens ont remontées et doublées de manière grotesque, s’en moquant et ancrant tout à la fois leur pièce dans la très longue histoire des Monte-Cristo !

Alors, oui, nos étudiants ont testé un théâtre populaire dans une classe préparatoire qui aime faire jouer la transdisciplinarité. Jean Vilar n’aurait rien eu à en redire !




